Conservatoire de la Résistance
et de la Déportation des Deux-Sèvres  
 

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                                   Lageon 2020, discours de Laurent Jouffrault


Laurent Jouffrault, administrateur du Conservatoire de la Résistance & de la Déportation des Deux-Sèvres et des régions limitrophes (CRD79) évoque le souvenir de son grand-père le Général Paul Jouffrault, et de son père le Lieutenant Colonel Frédéric Jouffrault, dont voici le texte dans son intégralité :


« Mon grand-père est né en 1885, Saint-Cyrien de la promotion 1910, il fait une brillante guerre 1914-1918. Cavalier, il prend le Commandement du 4ème Spahis Marocain en 1936, puis de la 1ère Brigade de Spahis en 1940.  A la tête de cette Brigade, il va bousculer les Allemands à plusieurs reprises et ne se repliant que sur ordre du Commandement. La veille de l'armistice, une contre-attaque permet de reprendre un village à l'ennemi dans la vallée du Rhône pour laquelle la Brigade recevra une Citation à l'ordre de l'Armée.

 Promu Général, il est nommé Gouverneur Militaire d'Oujda au Maroc, jusqu'à sa mise à la retraite par l'Amiral Darlan le 13 août 1942. Malgré les conseils du Général Béthouart, il rentre en Métropole et vient habiter en Vendée. Là, il entre en contact avec le Général Delestraint et devient chef d'Etat-Major de l'Armée Secrète pour la zone Sud.

 A la suite probablement de l'arrestation de son fils Frédéric, la Gestapo vient l'arrêter à son domicile le 1er août 1943 au matin et l'emmène à Poitiers pour interrogatoire. Dans un premier temps, les choses se déroulent correctement, mais ayant été dénoncé par un agent double, le régime de détention change radicalement et ma grand-mère, au cours des rares visites qu'elle a obtenues, a pu se rendre compte de la dégradation de son état à la prison de la Pierre Levée de Poitiers.

 Mi-janvier 1944, il est transféré à la prison de la Pitié à Paris, puis à la prison de Fresnes. Le 9 mars, il est envoyé au camp de concentration du Struthof en Alsace avec le statut NN, Nacht und Nebel, et y rentre le 10 avec le matricule 7874. Le camp se situe à 800 mètres d'altitude et il fait -10° à l'extérieur.

 Les SS rassemblent les prisonniers pour des appels interminables qui peuvent durer plus d'une heure matin et soir, Mon grand-père tombe rapidement malade et bien qu'entouré par ses camarades de l'Etat-Major de l'AS, il décède d'une occlusion intestinale le 5 juin 1944, à la veille du débarquement en Normandie. Voici un extrait du courrier du Père Boudet qui l'a assisté dans ses derniers instants : « Il fut pour tous au camp un exemple et un modèle toujours optimiste, il remontait le moral des plus jeunes que lui. Sa bonté rayonnante envers ses confrères de déportation le faisait aimer de tous. Son sens aiguisé de l'honneur et son refus permanent de collaborer avec les Allemands lui acquirent l'estime générale. »

 Mon père, Frédéric Jouffrault, est né le 25 mai 1919. A la veille de la guerre, il est encore étudiant et admissible à Polytechnique. Il s'engage pour la durée de la guerre et suit la formation d'élèves officiers d'artillerie à Fontainebleau. En mai 1940, l'Ecole d'artillerie se replie sur le Sud-Ouest. Il est ensuite muté au 68ème R.A. en Algérie pendant deux ans, puis rejoint l'Ecole d'artillerie à Nîmes où l'occupation Allemande de la zone libre provoque sa démobilisation.

 Après avoir vainement tenté de passer en Espagne pour rejoindre les Français Libres, il rejoint la Vendée. Là, il est contacté par le Commandant Delahaye, à la tête du réseau de Résistance Organisation Civile et Militaire, qui est en 1943 le principal réseau en volume de la région Vendée-Deux-Sèvres et Vienne. Sous la couverture d'agent d'assurance et sous le nom de François Jacquier, il va seconder, puis remplacer le Commandant Delahaye en juin 1943. Sa mission était de recruter de nouveaux résistants, d'organiser des parachutages d'armes et de les cacher, cela en liaison avec le S.O.E. (Direction des Opérations Spéciales Britanniques) du Colonel Buckmaster.

 Le 31 juillet 1943, il tombe dans une souricière à Bordeaux, tendue par la Gestapo et est enfermé au Fort du Hâ, puis, assez rapidement envoyé à Poitiers pour interrogatoire. Là, il est interrogé pendant 123 heures d'affilée soit plus de cinq jours. Il est ensuite torturé et interrogé de nouveau.

 Du 11 août au 16 septembre, il est attaché à son lit et ne sort que pour les interrogatoires quotidiens.

 Du 26 septembre au 24 octobre, il est transféré à Angers où les conditions de vie sont à peu près correctes.

 Ensuite retour à Poitiers jusqu'au 25 janvier 1944, puis départ pour Paris et deux semaines plus tard, destination la gare de Rothau où le convoi est réceptionné par les S.S. dont l'accueil permet de comprendre tout de suite que l'on a quitté le monde civilisé.

 Mon père est enregistré sous le matricule 141283 le 16 février 1944 et est revêtu d'une tenue NN, ce qui signifie Nuit et Brouillard et donc considéré comme n'existant plus en tant que détenu, donc, pas de courrier, pas de colis, plus de contacts avec l'extérieur. Là, différents travaux selon le bon vouloir des gardiens.

 Puis, le 11 mars 1944, il a la surprise de reconnaître mon grand-père dans le convoi qui vient d'arriver.

 Ils ne pourront malheureusement pas se voir longtemps, car mon père est affecté à un Kommando très dur dans la vallée de la Moselle deux jours plus tard. Au bout de quatre semaines, les pertes sont si lourdes que les survivants sont ramenés au camp et une collecte de pain est même organisée à leur profit.

 Quinze jours plus tard, mon père doit partir en Silésie et fait ses adieux à mon grand-père qu'il ne reverra plus.

 Mon père quitte le camp pour être jugé et bien évidemment condamné à mort. Mais à la suite d'une erreur de l'administration Allemande, il est envoyé dans différentes prisons puis arrive dans une usine de blindages d'avions jusqu’à fin juillet 1944. Là, l'administration centrale a retrouvé sa trace et il est envoyé dans une prison de Bavière pour y être jugé. Effectivement, il voit des détenus appelés et ne plus revenir, et même si les conditions de détention sont plutôt bonnes, l'avenir reste très inquiétant. Par chance, le personnel de justice allemande est mobilisé pour la défense de Berlin et les procès s'arrêtent et mon père reste dans cette prison jusqu’à fin janvier 1945.

 Ensuite, retour dans l'enfer concentrationnaire à Dachau. Là, les NN sont isolés et enfermés dans une partie du camp, sans aucun contact avec l'extérieur, mais exemptés de travaux.

 A cette époque le camp de Dachau est ravagé par le typhus et mon père voit tous les jours des charrettes pleines de cadavres circuler dans le camp. Il finit d'ailleurs par en être lui-même victime et seule la libération du camp par les Américains lui permettra d'y survivre.


La boucle est bouclée : les résistants français combattants ont aidé les Alliés à débarquer puis à libérer la France et à traverser l'Allemagne afin de libérer les déportés dont les résistants Français dans les camps de concentration. Un seul élan a réuni tous ces Héros autour de l'Honneur de la France et de ses valeurs républicaines pour notre Liberté. Quelques déportés dont mon père Frédéric Jouffrault sont revenus de ces camps de la mort. Hélas, nombreux sont ceux qui sont morts dans les camps de concentration comme mon grand-père, Paul Jouffrault, dont le nom est gravé sur le Mémorial de Lageon en hommage à tous les résistants du Nord Deux-Sèvres morts en déportation. »