Conservatoire de la Résistance
et de la Déportation des Deux-Sèvres  
 

Cliquez ici pour modifier le sous-titre

                                A propos de la biographie de Jean Cavaillès

Les deux dernières lignes de la plaque étonneront le passant par leur imprécision et leur insignifiance apparente. La date de l'exécution de Jean Cavaillès n'y est pas précisée, non plus que le mode opératoire (alors que la tradition voudrait que Cavaillès ait été fusillé, ce qui suppose un peloton de 12 fusils).  A l'inverse, il y est dit que la condamnation à mort a été prononcée par un tribunal du 65ème corps d'armée de l'armée allemande, précision qui semble superflue.

Si la thèse de Laurent THIERY La répression allemande dans le Nord de la France 1940 – 1944 (Editions du Septentrion, Lille, 2013) tranche trop vite la question de la date de l’exécution de Jean Cavaillès, elle apporte en revanche des informations éminemment précieuses sur son contexte juridique. Selon l’historien, la justice militaire allemande au Nord de la France, à partir de la fin de 1943, se déclinait selon deux modes : un mode formaliste, soucieux de régularité juridique et de transparence pour les cas courants et un mode expéditif et confidentiel pour les seuls cas d’atteinte à la sécurité des rampes de lancement de V1. Cavaillès a manifestement été jugé selon ce second mode. Il n’a pas été fusillé, mais d’après l’autopsie, abattu d’une rafale d’arme automatique ; son exécution n’a pas été notifiée à sa famille, qui a dû arracher des bribes d’information contradictoires à la Commission allemande d’armistice et la fosse commune dans laquelle il a été inhumé a été soigneusement dissimulée. Voilà pourquoi on n’a aucune certitude sur la date de l’exécution de Jean Cavaillès. 

 Toutes ces caractéristiques ont une origine commune. Le 65ème corps d'armée était en effet une formation interarmes, basée dans le Nord-Pas de Calais et chargée de supporter, à partir de janvier 1944 la mise en place,  l'exploitation et la sécurisation de ce que Hitler appelait    les armes de représailles, qui, selon le discours nazi, devaient changer le cours de la guerre, et sont connues en France sous le nom de V1, les premiers missiles de croisière de l'histoire de l'armement. Toute personne soupçonnée de vouloir contrecarrer cette opération de représailles devait être déférée devant les organes d'investigation et de répression du 65ème corps, quel que fût le lieu de son arrestation et quel que fût le service responsable de l'arrestation, Gestapo ou contre-espionnage militaire.

 A côté de la justice militaire classique, caractérisée par son respect des formes juridiques et la publicité donnée à ses sentences, à leur application, à l'ensevelissement individualisé des victimes, le 65ème corps d'armée s'était doté d'un cadre règlementaire spécialement dédié  au traitement des cas  d'entrave au déploiement des missiles. 

Cette justice d'exception était expéditive (la peine capitale était immédiatement appliquée) et clandestine (les familles et l'administration française locale étaient tenues dans l'ignorance du sort des prévenus, ensevelis dans des fosses communes soigneusement dissimulées). Dans un tel contexte, le peloton d'exécution était un luxe inutile : une rafale d'arme automatique suffisait.  C'est bien ainsi que furent exécutés les 12 Résistants, y compris Cavaillès, dont les dépouilles anonymes ont été autopsiées après leur découverte dans une fosse commune soigneusement dissimulée dans les fossés de la citadelle d'Arras, Or Cavaillès, pris en filature depuis plusieurs semaines (depuis mai 1943 selon le sentiment de Pierre-Yves Canu), a été arrêté à Paris le 28 août 1943 le lendemain du bombardement d'une base de lancement de missiles. Quand Laurent Thiery écrit « Le bombardement du site de Watten, le 27 août 1943, entraîne un important boulever­sement du dispositif de déploiement allemand dans le Nord de la France, marqué par une réorganisation du système de commandement » (p.240 de sa thèse), il prend bien la mesure de la signification que le renseignement allemand attribue à ce raid, mais il ne songe pas à le mettre en rapport avec l’arrestation de Cavaillès le lendemain à Paris, sans doute parce qu’elle est géographiquement extérieure à son champ d’étude.   

 Par ailleurs, Cavaillès a été extrait du Camp de Compiègne, où il était en instance de départ pour la déportation en Allemagne, le 19 janvier 1944, au moment où le 65ème corps d'armée recevait compétence exclusive pour le traitement des tentatives de sabotage du déploiement des missiles allemands. 

 Notre ignorance de la date de la condamnation à mort de Cavaillès et de son exécution est instructive. Elle nous enseigne en effet que Cavaillès, pressentant dès avant la guerre, selon le témoignage de sa sœur aînée, une mort précoce, a voulu mourir en soldat. Une mort en soldat est une mort qui s'inscrit utilement dans un plan de campagne. Fils d'officier et fier de l'être, Cavaillès a eu tout loisir de méditer, pendant ses années passées à l'Ecole Normale Supérieure de la Rue d'Ulm, sur les caractéristiques d'une mort en soldat. Comme tous les normaliens de sa génération, il fut exposé en effet au discours de Lucien Herr, le bibliothécaire de l'Ecole, bien plus qu'un bibliothécaire : un maître à penser. Lucien Herr disait : « Charles Péguy s'est fait tuer bêtement ». On se rappelle les circonstances de la mort de Péguy, ancien normalien lui aussi, dans les premiers jours de la Première Guerre mondiale. Le lieutenant Péguy à la tête de sa section  prise sous le feu des mitrailleuses ennemies, restait debout au milieu de ses hommes couchés, insensible aux objurgations de ceux-ci « Couchez-vous, mon lieutenant, vous allez vous faire tuer ! » Cavaillès a jugé qu'un soldat ne meurt pas ainsi et il a voulu mourir utile, en soldat.

Ce n'est donc pas seulement parce que le père de Jean Cavaillès a été un brillant instructeur de l'Ecole Militaire de Saint-Maixent, félicité par le général Joffre en sa qualité d'inspecteur des écoles, que les initiateurs de la  cérémonie ont tenu à ce qu'un officier de l'Ecole y prenne la parole. Un devoir de discrétion et de réserve empêchait celui-ci de revendiquer Cavaillès pour la grande famille de l’Armée. Il appartient au Conservatoire de la Résistance de franchir le pas et de dire « Il fut un soldat ».

C’est dans cet esprit qu’il faut relire

 - la lettre de Cavaillès à Perret en date du 22 juin 1930, reproduite dans Gabrielle Ferrières, Jean Cavaillès philosophe et combattant, PUF 1950, p.52-53 sur la subordination au capitaine ;

- le témoignage répété de Lucie Aubrac, reproduit ci-dessous dans sa version publiée dans le n°34 (septembre 2003) de La lettre de la Fondation de la Résistance p.6-7 :

 Je voudrais terminer ces témoignages par ce souvenir que j'ai raconté à l'Université d'Amiens il v a plus de vingt ans. ‑ Au retour de ma mission dans le Nord, rendant compte de mes contacts positifs, je raconte à Jean ma récente aventure. Comme il n’y avait plus de frontière entre la France et la Belgique, j'avais décidé d'aller faire un tour à Bruxelles. Pendant mon récit, j'ai vu son visage se figer. J'ai entendu sa voix sévère me dire « Je ne pourrai plus avoir confiance en vous. Vous exposer au danger, c'est exposer la Résistance, Vous êtes un soldat et vous devez obéissance et discipline. » J'étais atterrée. Il ajoute : «Lucie, vous avez un mari responsable important de l'Armée Secrète, vous avez un enfant de deux ans. Pour eux, il faut vous discipliner et ne pas vous croire invincible. J'ai compris que Jean Cavaillès n'était pas seulement un ami, mais mon chef dans cette lutte pour la Liberté. Les larmes aux yeux je l'ai remercié. •

 - la conclusion de Georges Canguilhem : Vie et mort de Jean Cavaillès, p.23 : « Cavaillès a assuré sa fonction de chef dans l’esprit d’un exécutant » (devant les étudiants de la Faculté des Lettres de Strasbourg, 9 mai 1967)

- l’interprétation du philosophe André Comte-Sponville, dans Jean Cavaillès ou l’Héroïsme de la Raison (1987) : Pas d’ego, donc pas d’égoïsme ; rien à perdre, donc rien à craindre.

                              Eugène Faucher