Conservatoire de la Résistance
et de la Déportation des Deux-Sèvres  
 

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                                             Montalembert, 8 octobre 2017

                        Montalembert se souviendra


Moment symbolique entre tous, le dévoilement, samedi après-midi, de la stèle qui rend hommage aux sept réfugiés juifs de Montalembert déportés en août et octobre 1942.
Le voile pudiquement posé sur la destinée de sept juifs réfugiés de 1940 à 1942 à Montalembert a été levé. Une stèle y honore désormais leur mémoire.

Chacun, avec ses mots et ses convictions, s’est exprimé ou s’est abstenu de le faire, samedi, sur l’absence de la mention « gendarmes français » sur la stèle que la commune de Montalembert a fait ériger tout prêt du monument aux morts de la commune. D’un côté, les noms de vingt-six enfants du village morts pour la Patrie durant les deux derniers conflits mondiaux, de l’autre, les noms de sept déportés juifs, réfugiés dans le hameau de la Tuilerie, assassinés par l’Allemagne nazie dans le camp d’Auschwitz. Parce que pour l’occupant, le temps était venu, en 1942, d’accélérer le processus d’extermination des juifs. A Montalembert, venu d’Alsace puis des Sables-d’Olonne, ils étaient sept, une femme seule, un couple et leurs quatre enfants, à vivre ouvertement à la lisière de la Charente et des Deux-Sèvres dans ce village qui les avait adoptés.
Le message du bon copain de Félix « Mon copain Félix » a même écrit Guy Pichot, un autre enfant du pays qui fut procureur général à la cour d’appel de Paris, dans un texte lu samedi au cœur du village sous un soleil généreux. Un moment fort de cette cérémonie toute en émotion et en dignité.
La polémique liée aux vérités de l’histoire et aux libertés qui ont été prises avec elle n’est pas oubliée, mais l’hommage rendu à Syprinça, Daniel, Dora, Anna, Bernard, Félix et Marcel devait s’en passer. Jean-Marie Deschodt, le maire, n’eut de cesse de répéter ces sept prénoms dans son allocution. Pour les faire résonner, rappelant qu’ils étaient d’abord « des migrants comme on dit aujourd’hui » et que ce parallèle ne devait pas nous laisser indifférents pour mieux poser sa question de conclusion : « De qui sommes-nous, aujourd’hui, les boucs émissaires de demain ? »
Solennel, entouré d’une cohorte de porte-drapeaux, attentif aux oreilles grandes ouvertes des enfants du village et de Verrine-sous-Celles présents, Philippe Jaubert, délégué général du Souvenir français, a entraîné l’assistance dans le souvenir des premières rafles jusqu’au dernier train parti de Drancy dans le cadre de cette opération nazie fomentée depuis longtemps et baptisée « Vent printanier »…
Au nom de la communauté juive, Fabrice Kalifa a remercié la municipalité pour son initiative à laquelle il convient d’associer, en tout premier lieu, Jean-Pierre Groussaud, autre enfant du pays, dont les recherches ont conduit à cette cérémonie d’hommage. Avant que l’orchestre d’harmonie de Lezay n’interprète un ultime morceau, le mot de la fin est revenu à Delphine Batho dans un discours documenté, ponctué de cette phrase : « Il ne s’agit pas de remettre en cause les institutions d’aujourd’hui mais c’est l’honneur d’une grande nation que de comprendre son histoire. » Une évocation sans détour de l’absence de ces « gendarmes français » qui auront plané sur la cérémonie sans jamais lui nuire.


NR photos et extraits texte  Philippe Barbotte

                                                              discours de Delphine Batho, député des Deux-Sèvres

Chers concitoyens,

Merci de m’avoir invitée à être à vos côtés aujourd’hui pour rappeler l’histoire des réfugiés juifs de Montalembert.
Je voudrais d’abord saluer l’initiative de votre Maire, et féliciter le Conseil municipal d’avoir décidé de l’installation de cette stèle. Vous accomplissez là un geste remarquable, qui inscrit pour toujours dans la mémoire communale le souvenir de cette famille et de ces enfants, victimes de la plus grande barbarie de l’histoire de l’humanité, une barbarie portée à un niveau industriel. Vous offrez ainsi une sépulture à ceux dont les nazis ont voulu effacer jusqu’à la moindre trace, simplement parce qu’ils étaient - non pas de religion juive - mais nés juifs.

Je veux aussi remercier Jean-Pierre Groussaud de son ouvrage qu’il m’a adressé, et que j’ai lu avec une immense attention. Bravo pour ce travail remarquable.

Je veux féliciter toutes celles et ceux, qui de près ou de loin, ont contribué à cette initiative, et en particulier le Souvenir Français, le comité de l’ANACR de Sauzé-Vaussais, et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah qui a participé au financement de la stèle et de la plaque commémorative et au choix de chacun des mots qui y sont inscrits.

Chers amis, un événement comme celui-ci doit nous rassembler, nous unir, pour transmettre la mémoire. Je tenais à être présente aujourd’hui à vos côtés, comme élue de la République, Députée de notre circonscription, pour féliciter votre maire, et pour expliquer à vos côtés inlassablement la nécessité de regarder notre histoire en face. Cela a été un long combat, pour les victimes, pour les historiens auxquels je rends hommage, que la vérité historique soit reconnue. Il a fallu pour cela attendre le discours de Jacques Chirac, le 16 juillet 1995. Ce jour-là, le Président Chirac a prononcé un discours historique, et devant vous je veux reprendre ses mots :
« Il est dans la vie d’une Nation, des moments qui blessent la mémoire, et l’idée que l’on se fait de son pays.
Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l’on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l’horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte.
Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français ».

Il en va ainsi de la famille Niewiadynski et de Syprinça Klayner.
Venus de Sedan, où ils étaient arrivés de Pologne dans les années 30, ils avaient d’abord rejoint les Sables-d’Olonne pendant l’exode en mai 1940. Puis c’est sur ordre préfectoral, qu’en application d’une ordonnance allemande, ils sont placés à la Tuilerie de Montalembert en décembre 1940. Dans votre commune, ils vivaient parmi les habitants, ils n’ont jamais été cachés. Ils sont recensés comme étrangers juifs par l’administration. La famille, pauvre, vivait dans le dénuement. Les parents, travailleurs, participaient notamment aux travaux agricoles. Les enfants allaient à l’école communale avec les enfants de leur âge.

Ils ont porté l’étoile jaune, obligatoire à partir de juin 1942. Sauf Syprinça Klayner, qui sera pour cela arrêtée par les gendarmes le 21 août 1942, internée au camp juif de Poitiers puis à Drancy, avant d’être immédiatement déportée à Auschwitz par le convoi n°30 le 9 septembre 1942, où elle sera gazée et brûlée au four crématoire.

Puis ce sera au tour de la famille Niewiadynski d’être arrêtée au petit matin du 9 octobre 1942, il y a presque 75 ans jour pour jour, par les gendarmes de la brigade locale, sur ordre du Préfet Régional en date du 7 octobre selon lequel « tous les juifs, hommes, femmes et enfants, sans considération d’âge, (…) sont à arrêter et à rassembler dans les endroits appropriés pour être, de là, transférés à Drancy ». Cet ordre a été donné sur instruction de la police allemande dans le cadre de la mise en œuvre du programme nazi d’extermination des juifs.

Parce que né Français, le petit Marcel n’aurait pas dû être arrêté ce matin là, mais ses parents ont décidé que la famille ne devait pas être séparée et tous, après avoir été rassemblés au camp de Poitiers avec d’autres familles juives arrêtées elles aussi, sont transférés à Drancy par convoi spécial dans la nuit du 15 octobre 1942. A cette époque le camp de Drancy était entièrement dirigé par des français, pas un seul allemand ne prêtait la main à l’organisation du camp.

Là, à l’exception du petit Marcel, toute la famille Niewiadynski, Daniel (49 ans), Dora (45 ans), Anna (16 ans), Bernard (14 ans), Félix (12 ans), est déportée par le convoi n°42 à Auschwitz le 6 novembre 1942 puis exterminée. Sur les 1000 personnes, dont 217 enfants, qu’emmenait ce convoi, il n’y aura que 4 survivants.

Le petit Marcel lui, après avoir été placé à Chalandray, puis à Louveciennes avec d’autres enfants juifs français internés comme lui, sera ramené à Drancy le 22 juillet 1944. Le camp est désormais entièrement dirigé par les nazis sous les ordres de Aloïs Brunner. Plus de vingt mois après ses parents, ses frères et sa soeur, il connaîtra le même destin. Agé de 10 ans, il fera partie du convoi n°77 pour Auschwitz le 31 juillet 1944, où il sera gazé.

76000 juifs de France ont ainsi été exterminés dans les camps de la mort, parmi lesquels 11000 enfants. 85% d’entre eux ont été arrêtés par des policiers et gendarmes français. Car à l’époque il en va de la gendarmerie et de la police, comme du corps préfectoral, de tous les services de l’Etat, de toute l’administration, des journalistes, des intellectuels, des entreprises, des parlementaires aussi puisque je veux rappeler que sur 649 votants, 569 députés et sénateurs avaient voté les pleins pouvoirs à Petain en juillet 1940. C’est un fait historique incontournable que le nazisme a pu compter sur l’ensemble des structures administratives du pays pour mener à exécution son programme d’extermination.

En fait, l’antisémitisme était une politique de l’Etat français, il s’était répandu depuis des années, il n’était hélas pas le monopole des nazis. L’ancien directeur de cabinet de Petain reconnaîtra lui-même que, je cite : « L’Allemagne ne fut pas à l’origine de la législation antijuive de Vichy. Cette législation fut, si j’ose dire, spontanée, autochtone ». En effet, les premières mesures de discrimination contre les juifs ont été prises par le gouvernement de Vichy, sans pression de l’occupant Allemand. Rappeler ces faits n’est pas mettre en cause – en aucun cas – la police ou la gendarmerie nationale d’aujourd’hui, le corps préfectoral d’aujourd’hui, le gouvernement, les parlementaires, et toutes les institutions de la République d’aujourd’hui. Toutes ces institutions sont au service de nos valeurs républicaines, et nous en sommes fiers.

Mais c’est l’honneur d’une grande Nation de comprendre son histoire. Il n’y a donc rien à redouter de ces rappels du passé, rien à craindre à regarder l’histoire en face, non pas pour en avoir peur, mais pour nous en servir et être plus forts, plus unis, dans les combats d’aujourd’hui.

Oui, il importe de reconnaître qu’il y eu en France, de longue date, des défenseurs de la doctrine antisémite, et que c’est sur ce terreau qu’ont pu prospérer les crimes de Vichy. Il y eu l’affaire Dreyfus, il y eu en 1895 plusieurs députés pour demander l’exclusion des juifs de la fonction publique, il y eu toute une culture politique de l’antisémitisme.

Nous devons nous en souvenir pour nous prémunir, pour éveiller les consciences au moment où de nouvelles idéologies totalitaires sévissent, où un nouvel antisémitisme prospère, parfois sous couvert d’antisionisme, sous les traits de prétendus polémistes comme Dieudonné, mais aussi d’hommes politiques qui font commerce de la haine de l’autre.

En France, en 2017, il arrive encore que des agressions et des crimes soient commis contre des personnes parce qu’elles sont nées juives, ou sont considérées comme juives, et nous ne l’acceptons pas.
En France, en 2017, il s’est encore trouvé une candidate à l’élection présidentielle pour remettre en cause la responsabilité de l’Etat dans la rafle du Vel d’Hiv, et nous ne l’acceptons pas d’avantage.

Ici à Montalembert nous devons être unis pour refuser de telles déclarations contraires à la vérité historique.

De la même façon, nous devons rappeler sans cesse, parce que c’est la fierté de notre peuple, que les trois-quarts des personnes nées juives qui résidaient en France durant la Seconde guerre mondiale ont été sauvées.
A cette époque, la grandeur de la France, la fidélité à ses valeurs humanistes et à son idéal de liberté et de justice, s’incarnaient dans la Résistance, dans la voix du Général de Gaulle à Londres comme dans les actes de tous ceux qui prenaient le maquis – auxquels nous rendrons d'ailleurs hommage la semaine prochaine à Sauzé-Vaussais – ; mais aussi dans les actes de courage de tous ces Justes parmi les Nations, anonymes parmi la population, qui ont protégé des familles et caché des enfants juifs. Ici dans le Mellois, beaucoup ont pu trouver un refuge sûr qui a permis de sauver des vies.

Chers concitoyens, une grande dame, qui est pour moi la référence absolue du courage et de la capacité de résilience de l’humanité, Simone Veil, nous a quitté cette année. Elle avait survécu à la barbarie nazie. Elle a été pendant des années la Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Elle disait : « Venus de tous les continents, croyants et non croyants, nous appartenons tous à la même planète, à la communauté des hommes. Nous devons être vigilants, et la défendre non seulement contre les forces de la nature qui la menacent, mais encore d’avantage contre la folie des hommes ». Puisse son message être porté par les générations futures.
Ici sur la stèle de Montalembert où sont inscrits les noms des victimes de la folie des hommes, soyez fiers d’avoir œuvré à entretenir la flamme de la mémoire.

Vive la mémoire de nos martyrs ! Vive la République et vive la France !