Conservatoire de la Résistance
et de la Déportation des Deux-Sèvres  
 

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                                                   LEZAY, 18 juin 2016

                                    Deux Justes parmi les nations honorés


Samedi 18 juin, à partir de 9 h 30, à la salle des fêtes, la population lezéenne était  invitée à commémorer l'action de deux personnes qui ont été nommées Justes parmi les Nations en 2003 par l'État d'Israël.  Cette distinction honore ceux qui ont aidé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale (17 en Deux-Sèvres). Pour cela, deux personnes secourues ont dû témoigner de l'action du pasteur Pierre Fouchier. Ce dernier, qui exerçait ses fonctions à Lezay, a reçu cette distinction ainsi qu'Hélène Schweitzer, résistante d'origine alsacienne qui venait régulièrement dans la commune pour fabriquer des faux papiers. Une partie de la population lezéenne a aussi été active pour la mise en sécurité des familles et enfants juifs, de réfractaires au STO ainsi qu'à différentes formes de résistance. Une journée complète était organisée (conférences avec Michel Chaumet, Jean Hertz enfant juif caché et les témoignages des habitants de Lezay) quatre expositions étaient à découvrir : «  Traqués, cachés, sauvés… » par le Centre régional Résistance et Liberté de Thouars, « La résistance et la vie quotidienne pendant cette période » par les enfants du collège et de l'école primaire, « Les protestants dans la résistance en Pays Mellois » par le musée du Poitou protestant et une partie de l'exposition de Claude Jolly " Il y a 70 ans...le Mellois contre la barbarie."  En toute fin de matinée une plaque commémorative fut inaugurée devant la mairie.

Pour découvrir l'histoire du pasteur Fouchier : lieux de mémoire Lezay

Le discours d'Eugène Faucher représentant le Conservatoire de la Résistance et de la Déportation

Lorsque le Conservatoire de la Résistance et de la Déportation des Deux-Sèvres veut honorer la mémoire d’un acteur de l’Armée des Ombres en posant une plaque sur une maison qu’il a marquée de sa présence, il s’attire parfois une question incrédule de la part du propriétaire : « Pourquoi faites-vous tout cela ?».

Il ne suffit pas de répondre que nous agissons par piété filiale. Il existe heureusement depuis 1980, par décision du Ministre de la Culture, une mission du patrimoine ethnologique qui pose sur nos pratiques mémorielles le regard extérieur de la Science. Une seconde raison qui nous pousse à solliciter l’avis de ces experts, c’est un triple et récent constat qui nous étonne : Premièrement une accélération du tempo des commémorations telle que les élus et les fonctionnaires d’autorité ont maintenant peine à nous suivre. Deuxièmement une diversification de nos pratiques : voyez la randonnée sur les pas d’Edmond Proust, instituée il y a trois ans par notre députée Mme Batho. Troisièmement une brusque progression qualitative des manifestations mémorielles. Il suffit de penser à la Journée de la Résistance à Sainte-Eanne le 27 mai, à la manifestation nationale du Souvenir Français le 10 juin dernier à Verrines sous Celles, à la richesse du programme de ce jour ici-même et à l’affluence qu’il a provoquée. Ces deux questions, celle du pourquoi de l’action mémorielle et celle du pourquoi de son récent décollage vertical trouvent leur réponse a contrario dans les analyses proposées en 1998 par les experts de la mission du patrimoine ethnologique. Dans un ouvrage collectif intitulé « La fabrique des héros » publié en 1999, ils constatent l’effacement du héros national soit au profit du héros universel (Gandhi, Mère Theresa) soit au profit des figures éphémères du sport ou du spectacle. Ils expliquent cet effacement par la conviction latente qu’il n’y aura plus de guerre en Europe et que la Patrie ne sera plus jamais en danger. Les héros nationaux ne sont nécessaires que quand la montée des périls ou l’immensité du malheur impose d’offrir à la communauté nationale des incarnations qui emportent adhésion et cohésion. « Il faut plaindre le peuple qui a besoin de héros » écrivait en 1939 celui qui deviendrait dix ans plus tard le dramaturge officiel de la zone d’occupation soviétique en Allemagne puis de la République démocratique allemande. En ce sens, l’emballement et l’optimisation des fabriques de héros nationaux doivent être perçus à la fois comme une alerte et comme un gage d’espoir. Fabriquer un héros ne veut pas dire parer une personne de vertus qu’elle ne possédait pas, même si l’héroïsation peut s’accompagner de tels égarements contre-productifs. Pour comprendre l’héroïsation, il faut prendre conscience de cette capacité prodigieuse de l’esprit humain grâce à laquelle il peut fabriquer des mondes virtuels bienfaisants. Que serions-nous sans le monde mathématique, peuplé d’entités aussi peu imaginables que le point, aussi inconcevables que racine de moins un ? Que serions nous sans le monde juridique, peuplé d’entités aussi improbables que ‘personnalité morale’ ‘sujet de droit’, ‘société civile’ ?La fabrication d’un héros n’est qu’un aspect de la fabrication d’un monde. Elle consiste en effet à créer un double abstrait d’une personne donnée et à installer cet alias dans un monde virtuel qu’il est commode d’appeler panthéon, c'est-à-dire « temple de tous les dieux », terme entré dans l’usage courant de la langue française par le décret du 4 avril 1791 renommant « panthéon français» l’Eglise Sainte-Geneviève que Louis XVI avait fait reconstruire. Le cercueil de Mirabeau, incarnation de l’entente fragile mais rassurante entre le Roi et l’Assemblée nationale, y avait été transféré deux jours plus tôt, dès la mort du tribun. Le Comte Mirabeau, président de l’assemblée nationale, premier locataire du Panthéon français !

Pour mesurer la différence infinie entre la personne naturelle et son alias le héros, il suffit de se rappeler que dès l’époque homérique, « héros » est synonyme de « demi-dieu ». La personne naturelle est mortelle, son alias le héros est immortel, comme nous le rappelle la devise du Souvenir Français : « A nous le souvenir, à eux l’immortalité ». Le héros est immortel car cette abstraction habite un monde qui ignore le temps. Le Pasteur Pierre Fouchier ainsi qu’Hélène Schweitzer se prêtent à l’héroïsation requise à l’approche des tempêtes.D’une part leur implication dans la Résistance évoque une époque où une volonté commune surgie de notre malheur immense balayait toutes les frontières idéologiques divisant les Français, l’époque où Louis Aragon retrouvait les termes de la dévotion ma-riale pour saluer la France en termes religieux :

                                  « Je vous salue ma France, où les orges et les blés mûrissent au soleil de la diversité».

C’était en 1943. Il ne l’aurait pas dit en 1933. Il ne l’aurait pas répété en 1953.  D’autre part la participation du Pasteur Fouchier et d’Hélène Schweitzer au sauvetage des enfants juifs les rend éligibles à l’adhésion de quiconque veut s’identifier à un héros universel.

Ne regrettons pas l’emballement de notre fabrique de héros. Plus elle sera productive et plus notre panthéon aura de consistance. Nous pourrons alors nous approprier sur le mode profane et laïque une phrase de l’épitre de Paul aux Hébreux qui a inévitablement inspiré plus d’une prédication du Pasteur Fouchier et que l’enfant Hélène Schweitzer a inévitablement apprise par cœur à l’Ecole Biblique de Strasbourg- Schiltigheim, il y a un siècle : « Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d'une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau, <…>, et courons avec persévérance l’épreuve qui nous est proposée»