Conservatoire de la Résistance
et de la Déportation des Deux-Sèvres  
 

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                                              MADELEINE BIHET-RICHOU

                 Figure emblématique de l’espionnage vivait à Pressigny (79)


Discrète, effacée, elle l’a été toute sa vie et c’est tout aussi discrètement que MAD vivait dans le petit village de Guinégaud, non loin de Thénezay.

Elle est le modèle de l’auxiliaire pour les services secrets. Discrète, avisée, perspicace, prudente et terriblement efficace, Madeleine Bihet-Richou, dont les rapports furent une manne pour le S.R. Français entre 1938 et 1943, demeure l’une des plus mystérieuses informatrices de son époque encore aujourd’hui. Elle a réussi à se fondre à la fin de la guerre dans un anonymat que seuls ses «  officiers traitants » le colonel Navarre, le colonel Rivet auraient pu dévoiler. Apparue sur la « pointe des pieds » dans le monde feutré du renseignement, elle l’a quitté de la même façon en 1947.

Louise-Madeleine Richou est née à Saint-Lys (31), rue Gimontoise, le 26 juin 1901. Son père Fernand Richou percepteur, âgé de 45 ans en 1906, était natif de Thouars (Deux-Sèvres) il avait été nommé à Saint-Lys le 1er avril 1898 et  vivait avec sa femme et ses trois enfants dans la rue Gimontoise. Nommé à Barcelonnette (Alpes de Haute-Provence), il quitta la perception de Saint-Lys le 28 février 1907. Rien ne prédestinait Madeleine Richou à devenir la meilleure auxiliaire du S.R. (service de renseignement). Une personne aussi effacée que réservée, professeur de Français dans une institution de Vienne (Autriche) Elle mène une existence paisible et sereine égayée par les concerts et conférences sur la musique viennoise qu’elle aime particulièrement.

Une rencontre va bouleverser sa vie, c’est au foyer de l’opéra  qu’elle rencontre un officier  avec lequel elle engage un débat animé sur la filiation des Strauss. Puis ils se revoient au hasard de concerts, d’expositions et progressivement leurs relations se font plus chaleureuses, jusqu’à devenir quelques mois plus tard très intimes.

Cet homme, le colonel Erwin Lahousen est tout simplement le responsable des services de renseignements autrichiens. C’est un homme raffiné, distingué qui ne paraît pas ses quarante ans. C’est aussi un patriote, il a compris très vite que l’avènement du nazisme dans le Reich voisin  sonnait le glas de l’indépendance autrichienne. Ces nazis dont il déplore la brutalité raciale et son aversion pour les hommes et l’institution qu’ils dirigent va aller crescendo, jusqu’à tourner à la haine. Cette menace sur son pays va le conduire à rechercher des appuis extérieurs notamment en France et en Suisse. Lorsqu’il comprend, en 1937, que le processus d’annexion de l’Autriche est en route, il se rend incognito à Munich, pour y rencontrer l’amiral Wilhelm Canaris le chef de l’Abwehr (service de renseignement Allemand) avec qui il a noué de bonnes relations et dont il connaît les sentiments d’aversion pour les nazis.


En 1937, complètement remanié par Canaris, l’Abwehr est considéré comme le meilleur S.R. d’Europe et son chef comme le plus habile stratège de tous les services secrets. Grand patriote, il ne souhaite que le redressement total de son pays, même s’il partage l’antisémitisme d’Hitler, il se montre très réservé sur les manifestations de violence haineuse exercées par les SS. C’est dans cet état d’esprit que se déroule cet entretien entre les deux chefs des deux services de renseignement. Les deux hommes dressent un constat lucide : l’Autriche sera annexée et Canaris lui propose une future collaboration qui dit-il tenir la dragée haute aux cliques nazies. Lahousen se rallie aux vues de l’amiral. Cette conversation peu connue aura d’importantes conséquences puisque c’est à partir de ce moment là que Lahousen décidera d’utiliser son amie Française Madeleine Richou pour informer le S.R. de Paris sur les plans hitlériens. Et il le fera d’autant plus facilement que l’amiral Canaris l’appellera auprès de lui pour lui confier la direction d’une des pièces maîtresses de ses services : la section II chargée des missions « Action »

Le 9 mars 1938, Lahousen demande à Madeleine Richou, de prévenir le commandant Salland, attaché militaire à l’ambassade de Vienne et agent du S.R. de l’imminence d’une entrée des troupes du Reich en Autriche, ce qu’elle fera le 10 au matin. C’est la toute première information donnée par, ce que les bureaux du S.R. de l’Avenue de Tourville nommeront : « la source MAD ».

La véracité du renseignement se confirme puisque l’Autriche est envahie les 12 et 13 mars 1938. Lorsqu’elle accepte cette « commission » Madeleine Richou ne fait pas partie des auxiliaires du S.R, mais en raison de ces liens privilégiés avec Lahousen, elle fait l’objet d’une fiche de renseignement que Salland à transmise à Paris.

Le second renseignement transmis par le même canal revêt aussi une importance capitale, il révèle que dès la mi-aout 1938, un complot se trame contre Hitler, un attentat qui échouera, certainement de la faute du S.R. Français qui a oublié de prévenir leurs homologues britanniques. On retrouvera d’ailleurs ces mêmes conjurés lors de l’attentat contre Hitler, le 20 juillet 1944.

Une attention toute particulière est réservée à Madeleine Richou, on lui demande de revenir en France pour se familiariser avec la technique du métier. Elle conserve toutefois son contact avec Lahousen soit par courriers,  parfois codés, et par une liaison à Genève. Entre temps le colonel Lahousen a pris possession de son poste à l’Abwehr. Les renseignements d’ordre politique, militaire, économique, communiqués par Lahousen parviennent régulièrement à Paris. Le commandant Navarre jugeant  l’intermédiaire suisse peut fiable décide d’envoyer Madeleine Richou à Berlin même. Nous sommes en septembre 1938, lorsque Mme Richou se fond dans le personnel d’une agence de voyages au cœur même de la capitale du Reich.

Entre octobre 1938 et le 24 aout 1939, date à laquelle le colonel Lahousen fait muter son amie à l’agence de voyages de Budapest, le S.R. Français va bénéficier d’une trentaine de notes venant de la source MAD, on peut en citer quelques unes :

27.09.1938 : avis de l’imminence de l’occupation du territoire des Sudètes

6.03.1939   : Plan de l’envahissement de la Bohême et de la Moravie

20.05.1939 : Avis de la signature du pacte d’acier entre l’Allemagne et l’Italie

21.08.1939 : Avis de la possible signature du pacte germano-soviétique

Et le 24.08.1939 : Avis de l’imminence d’une attaque contre la Pologne, elle aura lieu le 1er septembre. C’est le dernier message passé par Madeleine Richou depuis Berlin, le jour même, elle part pour Budapest. Le 3 septembre, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne. La reprise des informations données par la source MAD ne reprendra que le 20 novembre 1939 avec l’annonce d’une probable attaque soviétique en Finlande.

 

Les évènements de 1940

 

10.01.1940 : Annonce de la décision d’Hitler de lancer une attaque sur le front occidental

16.01.1940 : décision d’Hitler de reporter son attaque au printemps sur le conseil de ses généraux.

28.04.1940 : décision d’Hitler, communiquée à Keitel et à Jodl, commandants de la Wehrmacht d’attaquer la France début mai.

8.05.1940 : Avis de l’ordre d’attaque des armées Allemandes : J /10.5 – H : 5h 35 code Dantzig et Augsbourg

10.05.1940 : imminence d’une attaque sur Rotterdam  et sur le fort Belge d’Eben-Emaël, confirmée dans la soirée. Le même jour, le S.R. est prévenu de l’attaque des chars de Guderian dans la Meuse.

26.10.1940 : annonce de l’étude du plan « Barbarossa » visant l’URSS, attaque qui aura lieu en 1941.

Comme on le voit dans ces messages, nous étions prévenus de l’imminence d’une attaque Allemande sur la France plusieurs mois à l’avance. Alors on peut logiquement se demander à quoi on servi tous ces renseignements ? A rien semble t-il.

En effet, les renseignements fournis par Madeleine Richou auraient suffis à eux seuls, si le haut commandement Français en avait tenu compte à modifier considérablement le cours des évènements et des stratégies militaires. IL n’en  fut rien. Les généraux de l’Etat-Major méprisaient complètement les notes que leur adressaient les bureaux du  S.R. Pourtant il suffit de relire dans leur ordre chronologique les documents établis à partir des informations fournies par la source MAD pour juger de leur inestimable qualité. Encore aurait-il fallu  que la France dispose de gouvernants et de stratèges capables de les utiliser.

 

Le 26.10.1940, nouveau message : l’annonce de l’étude du plan « Barbarossa » visant l’URSS, attaque qui aura lieu en 1941.

 Après ce message du mois d’octobre, il y a de longues interruptions dues probablement à la refonte du S.R. Français qui devient clandestin. Cependant des informations parviendront par des canaux différents au S.R. camouflé, toujours par la source MAD :

En mars 1941, l’annonce du projet de l’occupation de la Bulgarie et de la Yougoslavie qui se réalisera le 6 avril. Le 19 avril 1941, avis d’une attaque de l’URSS en juin, elle aura lieu le 22 juin. Le 17 mai 1941, annonce d’une offensive sur la  Crête, elle aura lieu le 20 mai.

Plus rien ne parviendra jusqu’en février 1942 ou l’ultime information évoque un plan d’action Allemand pour se saisir de la flotte à Toulon et également un plan d’Hitler quiprojetait d’assassiner en 1941 le général Weygand et en 1942, le général Giraud après son évasion.

Avec cette annonce se termine l’activité de la source MAD, les deux protagonistes se trouvent pour l’instant séparés. Il faut préciser qu’en dehors de ces messages, Madeleine Richou fit parvenir des rapports détaillés concernant la vie sociale et économique du Reich ainsi que sur l’évolution de l’opinion publique Allemande. Dans un rapport daté du 21 juin 1941, date de l’attaque de l’URSS : « On peut pronostiquer sans grands risques que l’Allemagne perdra la guerre » ou celle du 17 aout : « MAD  a vu Lahousen, il lui a confié que les officiers de l’Etat-major allemand considéraient que la guerre était dors et déjà perdue pour l’Allemagne même à long terme. »

En aout 1943, le colonel Lahousen quitte l’Abwehr sous la pression des gens de la Gestapo, qui lui reproche sa tiédeur, il reçoit un commandement sur le front de l’est dans le secteur de Kharkov. Il sera grièvement blessé à la mi-juillet 1944, par un tir de mortier. En convalescence dans un hôpital. Il est nommé major-général en janvier 1945.

Quant à Madeleine Richou, elle est bloquée avec son fils en Hongrie jusqu'à la fin de la guerre, elle est rapatriée en France en passant par la Turquie en juin 1945. Elle intègre les nouveaux services spéciaux du BCRA, elle est promue chevalier de la légion d’honneur et citée à l’ordre de l’armée en obtenant la croix de guerre avec palmes en 1946.

Le colonel Lahousen survécut à la guerre, il fut arrêté par des agents américains de l’OSS qui lui demandèrent d’être témoin à charge au procès de Nuremberg. Celui hésita longuement et demanda à réfléchir. Il fut interné dans une maison d’hôte, près du tribunal.

Quelques jours plus tard, un vendredi, une femme mystérieuse est arrivée accompagné d’un capitaine Américain qui l’emmena directement dans la chambre du colonel Lahousen. Ils ont passé le week-end ensemble et pris leurs repas dans la salle à manger dira un témoin. Il s’agissait en fait de Madeleine Richou qui l’a probablement  convaincu qu’il fallait qu’il témoigne au procès des criminels de guerre.  Le colonel sera au procès  le principal témoin à charge des Américains,  les accusés furent frappés de stupeur quand ils virent arriver  à la barre des témoins le colonel Erwin Lahousen. Goering le traitera même de « traitre » et de « cochon ».

Interné dans un camp de prisonniers, il fut rapidement libéré sur ordre du général Koenig dont l’adjoint était le colonel Navarre (l’ancien directeur du S.R.) En 1948, lui et Madeleine Richou vivaient ensemble dans une petite ville du Tyrol à Seefeld (une ville sous occupation Française).

 Le colonel Erwin Lahousen Edler von Viremont est décédé d’une crise cardiaque en février 1955. Quant à Madeleine, elle commencera à écrire ses mémoires, parlant longuement de son amant qu’elle désigne sous le nom de « X ».  A la mort de celui-ci, elle ajoutera un supplément non daté et non signé, précisant que « X » s’appelait Erwin Lahousen.

Madeleine Bihet –Richou est décédée à Montpellier le 11 aout 1987. Aujourd’hui MAD repose dans le cimetière de Pressigny aux côtés de son père, ce petit village où elle avait passé une partie de sa jeunesse et où elle aimait venir se ressourcer dans la maison familiale. En 2016, lors de la cérémonie du 8 mai 1945, le maire Jean Sigogneau et Hervé de Talhouët lui ont rendu un chaleureux hommage.

                               Le plus bel hommage lui fut rendu par le colonel Paillole :

« Lorsqu’un SR à la chance de disposer d’une filière de renseignements exceptionnelle, lorsqu’il peut s’appuyer sur la crédibilité absolue des informations d’un agent introduit comme par miracle depuis huit ans  dans les secrets les plus intimes de l’adversaire, il est certes surprenant qu’il n’ait pas bousculé les routines, les méfiances, enjambé les obstacles et fait éclaté la vérité au sommet de l’Etat. »

La source MAD restera sans doute l’un des beaux fleurons de l’histoire du S.R. Français, et celle qui lui a donné son nom, une figure emblématique du monde de l’espionnage.

                                                                                           Sources

Bibliographie

Abwehr- general Erwin Lahousen  Der erste zeuge beim Nürnberger      Harry Carl Schaub

RUFFIN (Raymond), Les espionnes du XXe siècle. Éditions France-Empire, Paris, 2000

Marie Gatard    la source MAD  février 2017


Service Historique de la Défense

1KT 271  SHD Fonds Richou-Bihet

Composition : 1 dossier

Origine : don de Mme Madeleine Richou-Bihet (environ 170 pages)

Date d’entrée : juin 1983

Dates extrêmes : 1937-1945

Communication : sans réserve

Inventaire : néant

Mémoires de Madeleine Richou-Bihet (services spéciaux, 1937-1945).